Non, ce pays n’est pas pour la viande

Un regard sur les impacts environnementaux de la viande, par Minh-Tan Nguyen

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Viande de boeuf dans un abattoir

Tout comme les vêtements que nous portons et la technologie que nous utilisons, notre alimentation est un aspect important, mais souvent ignoré, de notre vie quotidienne. Nous l’utilisons, nous le voyons et nous l’achetons instinctivement, mais seulement une poignée de gens se donnent vraiment la peine de demander d’où il vient, comment il a été fabriqué, avec quoi il a été fait. L’ignorance est le bonheur et la vie est tellement plus simple si nous ignorons ces aspects désagréables, mais inévitables, de notre quotidien.

Les études ci-dessous visent à démystifier certains mythes que nous entretenons sur notre industrie alimentaire en pleine croissance, ainsi que sur l’intensification agricole qui découle inévitablement de notre population croissante. Comme tout processus humain, les études présentées seront inévitablement biaisées par rapport aux objectifs visés. Avec la tendance végétalienne à la hausse dans notre société occidentale, beaucoup de ces études visent à dénoncer les méfaits des industries de la viande et de ses substituants (lait, produits laitiers, œufs). Celles-ci vont de l’empreinte carbone du bœuf à l’utilisation réduite de l’eau du soja comme alternative à la viande.

Cependant, il est important de garder à l’esprit que même parmi les modes de nutrition à base de plantes, il y a encore de l’incertitude quant au plan d’action qui serait le plus nutritif et le plus écologique.

Tout d’abord, la biologie élémentaire nous enseigne que consommer de la chair de consommateurs secondaires, comme le coyote ou le loup, est moins énergétique que de consommer la chair de consommateurs primaires, comme le cerf ou la vache, qui est moins énergétique encore que de consommer des producteurs, comme des plantes. On sait que l’énergie circule à travers les niveaux trophiques, mais comme toute énergie, une grande partie est perdue à chaque niveau d’interaction. Pour chaque niveau trophique, environ 90% de l’énergie est perdue chez le métabolisme du producteur, tandis que le consommateur ne reçoit que 10% de l’énergie d’origine. Cela signifie qu’en mangeant du bœuf, du porc et d’autres viandes provenant de consommateurs primaires, nous ne recevons qu’un dixième de ce que ces animaux ont pris des plantes. Ce serait logiquement plus écologique de sauter cette étape et de manger directement des plantes, au lieu de manger des animaux qui, eux, mangent des plantes. Des statistiques pures nous montrent qu’une grande partie de nos cultures agricoles servent à nourrir notre bétail, au lieu de nous nourrir directement. « [Seulement] environ 12% de la biomasse végétale mondiale que l’homme s’approprie est directement utilisée pour l’alimentation, alors que 58% de cette biomasse est utilisée pour nourrir le bétail » (Krausmann et al, 2008).

Avec le réchauffement planétaire qui s’effectue en ce moment même, il est intéressant de noter que l’augmentation de la température globale affecte également cette perte d’énergie naturelle fondamentale. Une étude menée sur les taux d’alimentation des prédateurs lorsque les températures augmentent a révélé que « le réchauffement de l’environnement augmente généralement l’intensité des interactions directes à court terme par capita entre les prédateurs et leurs proies, comme décrit dans les modèles de réponse fonctionnelle » (Vucic-Pestic, p.1). Cela signifie que lorsque la température augmente au-dessus de la norme, les chercheurs ont constaté que les prédateurs augmentaient leur taux de prédation, même si leur population à eux n’augmentait pas. « L’augmentation du métabolisme beaucoup plus fort liée au réchauffement a entraîné une diminution des rendements énergétiques (rapport entre le taux d’alimentation par capita et le taux métabolique) pour toutes les interactions prédateur-proie » (Vucic-Pestic, p.1). Donc, avec le réchauffement climatique qui s’accélère à un rythme effrayant, il faut absolument envisager d’abandonner notre industrie de la viande.

Armé de cette nouvelle logique, de nombreuses études ont été menées pour déterminer combien cette perte d’énergie nous coûte. Une étude en particulier menée par les Actes de l’Académie Nationale des Sciences (AANS) a mesuré les terres occupées, l’eau utilisée, les gaz à effet de serre émis et d’autres facteurs permettant de déterminer les animaux les plus polluants. Le graphique ci-dessous met en évidence les ressources excessifs nécessaires pour élever et consommer de la chair de bœuf, alors que les conditions requises pour les autres types de viande sont beaucoup plus faibles.

(Eshel et al, p.1)
(Eshel et al, p.1)

Ces études montrent uniquement les effets directs de la consommation de viande rouge, spécifiquement la viande bovine. Ce qu’elles omettent souvent de montrer, et qu’elles ne peuvent pas démontrer numériquement, c’est l’impact indirect de l’industrie de la viande. Les terres utilisées pour l’élevage de bétail pourraient non seulement être utilisées pour une agriculture végétale destinée à nourrir le monde, mais aussi comme écosystème abritant de nombreuses espèces. Des recherches comme celle-ci ont tendance à « [ignorer] d’autres avantages sociétaux que ces terres arides peuvent apporter, notamment les services écosystémiques et la biodiversité » (Eshel et al, p.1). La terre que nous utilisons pour le pâturage, pour l’agriculture, est une terre autrefois utilisée pour préserver la biodiversité. Par conséquent, l’agriculture offre un double revers. Elle pollue la terre par le ruissellement d’engrais, l’utilisation accrue de pesticides et d’herbicides, l’utilisation de l’eau et des machines lourdes et perturbe la fragilité de la biodiversité.

Ainsi, la viande est un cercle vicieux. Produire de la viande accélère le processus de réchauffement de la planète, car « l’agriculture contribue aux changements climatiques avec entre 17% et 32% des émissions de gaz à effet de serre (GES), ce dernier tenant compte des changements d’utilisation des sols (principalement la déforestation) et une grande proportion de ces émissions proviennent directement ou indirectement de la production animale » (GreenPeace, p.13). Le réchauffement climatique réduit l’énergie que nous recevons de la viande, qui est à la base inférieure à celle des produits protéiques végétales. Si nous obtenons moins d’énergie par quantité de viande, nous devons alors manger plus de viande pour obtenir la même quantité d’énergie perdue, ce qui cause davantage un réchauffement de la planète. Et ainsi de suite, la roue tourne et nous entraîne de plus en plus dans le gouffre de la crise énergétique. C’est pourquoi il est si important de passer à d’autres moyens d’obtenir notre protéine. Pour tenter de restaurer ces services écosystémiques tout en conservant certaines terres agricoles pour la production humaine, GreenPeace propose la solution de l’agriculture et de l’élevage écologiques. « L’agriculture écologique garantit une agriculture et des aliments sains pour aujourd’hui et pour demain en protégeant les sols, l’eau et le climat, favorise la biodiversité et ne contamine pas l’environnement avec des intrants chimiques ou des organismes génétiquement modifiés. L’élevage écologique intègre les animaux de ferme en tant qu’éléments essentiels du système agricole; ils aident à optimiser l’utilisation et le cycle des nutriments et, dans de nombreuses régions, fournissent la force de travail agricole nécessaire. L’élevage écologique repose sur les prairies, les pâturages et les résidus pour l’alimentation, minimisant ainsi l’utilisation des terres arables et la concurrence directe des terres pour la production alimentaire humaine, et protégeant les écosystèmes naturels au sein d’un système alimentaire mondialement équitable » (GreenPeace, p.3). En adoptant ces idées et ces techniques, l’agriculture cesserait de nuire à notre environnement et deviendrait plutôt un avantage.

 (Elferink, 2008)
(Elferink, 2008)

Même si, comme mentionné plus haut, manger de la viande entraine une perte énergétique, ainsi que la détérioration de l’environnement par la déforestation, par la pollution et par la perte de écosystèmes, l’élevage d’animaux peut avoir un effet bénéfique, si cela est fait de façon modérée. Par exemple, « [les ruminants] et autres animaux qui peuvent obtenir leur énergie des fibres végétales rendent comestible aux humains une biomasse qui ne serait pas accessible autrement, comme l’herbe et les produits indésirables des récoltes agricoles » (GreenPeace, p.20). Cela explique la grande différence entre les points A et B du graphique ci-dessus : les ruminants comme le bétail vivent naturellement dans des niches écologiques où ils se nourrissent des pâturages, une source de carbone qui ne serait pas disponible aux humains et aux autres animaux.

Image par Ana Ulin
Image par Ana Ulin

Si la viande est un aliment de base dans plusieurs, voir toutes, civilisations occidentales, comment peut-on vivre sans elle? C’est une question à laquelle les cultures asiatiques ont répondu depuis longtemps, et dont la réponse, on vient tout juste de découvrir, est très avantageuse. Une étude conduite dans les usines de soja en Belgique et aux Pays-Bas ont trouvé que la quantité d’eau utilisé pour produire une quantité donnée de produits de dérivés de soja était significativement plus basse que l’eau nécessaire pour la quantité équivalente de produits de base animale, comme le lait et la viande. Cette empreinte d’eau est définie comme « l’indicateur de l’eau utilisée autant directement qu’indirectement par le consommateur ou par le producteur » (Hoekstra, 2003). Même si plusieurs facteurs doivent être considérés (comme le type de fève de soja, le type de sol, le système d’irrigation utilisé, le type de nourriture offert au bétail, la race du bétail, l’âge d’abattement, etc.), le résultat général indique une utilisation d’eau beaucoup plus grande dans la viande que dans le soja. Un litre de lait de soja exige 297 litres d’eau, tandis qu’un litre de lait de vache exige 1050 litres d’eau. Une boulette de 150g de soja exige 158 litres d’eau, tandis qu’une boulette de viande de 150g exige 2350 litres d’eau (Ercin et al, p.7). En moyenne, les produits de base animale sont 3,5 fois plus couteux pour le lait et 14,9 fois plus couteux pour la viande que des produits de base végétale. Ces résultats sont un indicateur que les humains devraient graduellement se désister de la production et consommation en grande échelle de la viande et se tourner vers une diète basée plus sur les plantes. Ceci est sans mentionner le fait que le Département d’Agriculture des États-Unis liste les légumineuses comme ayant presque la même quantité de protéines que le bœuf et les autres viandes populaires. Par exemple, les haricots noirs ont approximativement 21g de protéine par 100g et les haricots rouges, 23,6g par 100g, tandis que la viande de bœuf a 26g par 100g, le porc et le poulet, 27,3g par 100g. Le soja les supère tous avec 36,5g de protéine par 100g. En plus des protéines en grandes quantités, toutes les trois variétés de légumineuses mentionnées ci-dessus ont une plus grande quantité d’énergie en réserve, variant de approximativement 330 kcal pour les haricots jusqu’à 450 kcal pour le soja. En comparaison, le bœuf, le poulet et le porc contiennent des quantités variantes entre 239 et 250 kcal (le poulet en contient le moins, le bœuf le plus).

Bien que ces études aient été faits il y a quelques années, « l’impact de cette recherche dans les politiques environnementales […] et dans les choix alimentaires individuels ont été modestes » (Eshel et al, p.1). Malheureusement, la nutrition a toujours été un choix individuel, et le gouvernement ne peut faire que règlementer les corporations qui contrôlent l’industrie de la viande. Maintenant que cette recherche a été faite, c’est important de la montrer à la majorité du monde pour les faire comprendre l’impact de leurs choix alimentaires. De plus, il reste encore beaucoup de recherche à faire à propos d’autres sources nutritionnelles, comme le poisson et les insectes, ainsi que l’impact environnementale assez haut de certains légumes. Par exemple, « les données relatives à l’alimentation utilisée par la pisciculture sont très limitées et incomplètes » (Eshel et al, p.1). Les insectes pourraient être une bonne source alternative de protéines : leur reproduction est extrêmement rapide et beaucoup plus de leur poids corporel est disponible à la consommation humaine que celui des mammifères ou des oiseaux. Bref, ça ne sert à rien de limiter le choix alimentaire à un seul produit, ou regarder un seul avantage à un autre. Tous les avantages et désavantages doivent être pris en considération pour arriver à une solution durable.


Références:
ESHEL, Gidon, SHEPON, Alon, MAKOV, Tamar, and MILO, Ron. Land, irrigation water, greenhouse gas, and reactive nitrogen burdens of meat, eggs, and dairy production in the United States. Proceedings of the National Academy of Sciences, PNAS 2014 111 (33) 11996-12001; published ahead of print July 21, 2014, doi:10.1073/pnas.1402183111

ERCIN, A.E., ALDAYA, M.M and HOEKSTRA, A.Y. (2011) The water footprint of soy milk and soy burger and equivalent animal products, Value of Water Research Report Series No. 49, UNESCO-IHE, Delft, the Netherlands.

VUCIC-PESTIC, O, EHNES, RB, RALL, BC, & BROSE, U 2011, Warming up the system: higher predator feeding rates but lower energetic efficiencies, Global Change Biology, vol. 17, no. 3, pp. 1301-1310. Available from: 10.1111/j.1365-2486.2010.02329.x. [20 November 2015].

Greenpeace Technical Report (Review) 2012

KRAUSMANN F., ERB K.H., GINGRICH S., LAUK C. & HABERL H. (2008). Global patterns of socioeconomic biomass flows in the year 2000: A comprehensive assessment of supply, consumption and constraints. Ecological Economics, 65: 471-487.

HOEKSTRA, A.Y. (ed.) (2003) Virtual water trade: Proceedings of the International Expert Meeting on Virtual Water Trade, Delft, The Netherlands, 12–13 December 2002, Value of Water Research Report Series No.12, UNESCO-IHE, Delft, the Netherlands.

ELFERINK E.V., NONHEBEL S. and MOLL H.C. (2008). Feeding livestock food residue and the consequences for the environmental impact of meat. Journal of Cleaner Production, 16: 1227-1233.
 


Images: Viande par Watershed Post ; Legumineuses par Ana Ulin

 

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