Le chant des fonds marins

Fun fact de la semaine - par Nick-Kevin Jérôme

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Dauphin tacheté de l'Atlantique, au large des Iles Canaries, ©Anna-Luna Rossi

« Un monde abritant plusieurs sociétés ne devrait pas être considéré comme un seul et même monde ». Chaque société s’est établie dans un contexte qui lui est propre et se construit de manière inconsciente via les habitudes linguistiques de la communication. Ainsi, la langue de deux nations, de deux groupes, aussi proches soient telles ne sont jamais assez similaires pour représenter la même réalité sociale. Ce point de vue proposé par les linguistes et anthropologues Edward Sapir et Benjamin Whorf est connu sous le nom de l’hypothèse de Sapir-Whorf. De manière plus concise, l’hypothèse avance l’idée que le langage que l’on parle influence la manière dont on voit le monde.

Il est également important de reconnaître le processus inverse, c’est-à-dire que la manière dont est le monde, ou du moins les caractéristiques de notre environnement immédiat, influence également le moyen de communication d’une société. Bien que ce concept n’ait pas été originellement pensé pour les animaux autres de l’Homme, il reste tout de même une façon intéressante d’expliquer le langage d’une espèce.

Chez les dauphins, les conditions sous-marines imposent des limitations au langage. En effet, tel que le mentionne le Dr. Janik à BBC News, dans les profondeurs marines il n’est pas toujours possible de se voir et l’odorat devient une capacité inutile, tandis que chez d’autres espèces il s’agit d’un sens important pour la reconnaissance des congénères. De plus, le mode de vie nomade des dauphins implique un mouvement constant, et leur moyen de communication doit ainsi répondre à tous ces éléments pour assurer leur survie.

En conséquence, pour « garder contact », les dauphins ont adopté les sifflements. Chaque membre du groupe a une fréquence qui lui est propre et qui peut s’apparenter à un « nom ». Ce qui rend cette propriété aussi fascinante est le fait qu’il s’agit ici d’attribuer des sons arbitraires spécifiques à différents compagnons sociaux. Cette capacité requiert une importante force cognitive qui est présente uniquement chez les perroquets et les dauphins. Cela est contraire à la capacité innée de crier pour donner une alerte, par exemple. Lorsque le sifflement se produit, le dauphin assimile l’information sonore et répond à l’appel en reproduisant le son à l’identique.

Au cours d’une vie, le dauphin apprend plusieurs signaux de son environnement. À partir de ces sons qu’il utilise comme modèle, il peut en moduler la fréquence pour former un nouveau bruit qu’il peut attribuer à un individu ou un objet. De plus, en communauté, ces mammifères marins peuvent copier un signal (ou un « nom ») d’un autre individu et ce même s’ils l’entendent pour la première fois. Dans une étude réalisée par le chercheur B.K. Branstetter et ses collaborateurs en 2016, des dauphins ont été entraînés à associer trois objets, une corde, une bouteille et une balle, à trois sons distincts (Figure 1). Pour ce faire, ils ont utilisé le contour de la fréquence, déterminé par la fréquence du son selon le temps, qui contient l’information. Il est alors possible de modifier l’amplitude et la durée tout en conservant le contour de la fréquence, donc de conserver l’information.





Figure 1. Objets et leur fréquence associée : (A) La corde est caractérisée par un signal dont le contour de la fréquence est montant. (B) La bouteille est représentée par une répétitive pente linéaire montante et (C) la balle, par un cycle sinusoïdal. Chacune des fréquences avait une durée de 500 ms et une amplitude entre 8 kHz à 12 kHz avec un centre à 10 kHz. (Branstetter et al., 2016)

Ces expériences soulignent la remarquable créativité des dauphins concernant la communication, mais malgré les recherches actuelles, il reste encore beaucoup à découvrir afin d’obtenir une meilleure compréhension de leurs capacités cognitives. Peu importe où mèneront ces nouvelles études, il est intéressant de penser que le langage, ou l’habilité pour le faire, n’est pas nécessairement unique à l’être humain.

Sources:

  1. Branstetter, B. K., DeLong, C. M., Dziedzic, B., Black, A., & Bakhtiari, K. (2016). Recognition of Frequency Modulated Whistle-Like Sounds by a Bottlenose Dolphin (Tursiops truncatus) and Humans with Transformations in Amplitude, Duration and Frequency. PLOS ONE, 11(2), e0147512. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0147512
  2. Janik, V. M., & Sayigh, L. S. (2013). Communication in bottlenose dolphins : 50 years of signature whistle research. Journal of Comparative Physiology A, 199(6), 479‑489. https://doi.org/10.1007/s00359-013-0817-7
  3. King, S. L., & Janik, V. M. (2013). Bottlenose dolphins can use learned vocal labels to address each other. Proceedings of the National Academy of Sciences, 110(32), 13216‑13221. https://doi.org/10.1073/pnas.1304459110
  4. Morelle, R. (2013, juillet 23). Dolphins « call each other by name ». BBC News. https://www.bbc.com/news/science-environment-23410137

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